Le polartiste

Pas une vie, la vie de privé, se dit Gaston Ribot en choisissant méticuleusement une anglaise dans le porte-cigarettes en lézard que lui avait offert Sylvie Dupont, la célèbre star internationale. (1)

1. Voir GASTON RIBOT SE REBIFFE, aux éditions Fleur Noire.

Bon, ça, coco, bon pour la vente. C'est comme ça qu'on provoque des rééditions. Hé hé hé, le nom de Laurent Bordereau n'est pas près de disparaître des kiosques de gares. Le roman policier, c'est d'abord une technique, mon petit père. Faut savoir se vendre.

La ravissante Cindy, sa secrétaire, venait juste de reboucher son flacon de vernis à ongles lorsque le téléphone sonna.
- Tiens, se dit Gaston Ribot, qui peut bien appeler à une heure aussi banale ? Neuf contre un que c'est un faux numéro, poupée, lança-t-il à sa secrétaire. Depuis trois mois que je n'ai pas vu un client, ce n'est pas à quatre heures de l'après-midi qu'un pigeon en détresse va appeler tonton Ribot.
Dehors, la pluie ruisselait tranquillement sur la rue Beaurepaire et trempait avec application les rares passants qui se hâtaient sur les trottoirs.

Rien de tel qu'une ondée persistante en toile de fond. Ça permet de gagner deux pages en descriptions. Pendant ce temps, on n'a pas à se creuser la tête pour faire progresser l'action. Bordereau, mon vieux, tu tiens le bon bout !

La blonde Cindy raccrocha et adressa à Gaston Ribot un sourire à donner une fièvre de cheval à Saint-José-du-Ranelagh lui-même ; elle laissa tomber d'un air faussement détaché :
- Ce n'est que Granny Kopeck, patron ; il a reçu une lettre d'un maître-chanteur et vous offre quarante briques pour trouver qui c'est ; cinq pour cent à la signature, le solde par crédit personnalisé à long terme ou le tout à la livraison.

Voilà voilà voilà, ça vient, pépé, ça vient. Alors voyons... Kopeck est un homme scrupuleux et honnête... mon Gaston à moi va voler à son secours et empocher les sous, ça me fait un autre best-seller et j'empoche à mon tour. On y va, en souplesse...

Kopeck, ce négrier, cet escroc véreux ! J'aime mieux poursuivre six mois encore mon régime sardines-à-l'huile-pain-margarine-bière-tiède que d'accepter un centime de lui.

Non mais qu'est-ce qui lui prend ? Non mais qu'est-ce qu'il a ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Gaston Ribot ACCEPTE, enfin quoi ! C'est la jacquerie, hein ? On se mutine ? Un personnage en rupture d'auteur ? Parce que ça tire à trois cents mille, ça se prend pour une vedette ! Attends un peu, privé à la manque, tu vas voir de quel papier je me chauffe. Ne bouge pas, ne bouge pas.

La pulpeuse secrétaire était en train de recomposer le numéro de Granny Kopeck lorque la porte du bureau miteux s'ouvrit et laissa passer deux éléments de persuasion, deux Kin Kong en trench-coat, avec chacun un bon sourire et un Beretta automatique de calibre impressionnant.
- Nous sommes les neveux de Granny Kopeck, dit l'un d'eux d'une voix suave qui évoquait un bulldozer draguant une pelleteuse. Et nous sommes venus confirmer que notre tonton à nous, il a vraiment besoin de toi.

Et toc ! On va bien voir comment il réagit, le héros. Ah, on se rébellionne, on se mutinerise, eh bien mon gros biquet, tu vas voir comment ça se passe avec le grand Laurent Bordereau, le romancier le plus fécond du siècle. Essaie un peu de faire le poids devant mes gorilleaux, vas-y. Voyons comment tu t'en tireras, Ribot mon bonhomme. On est déjà un petit peu moins fier, là, hein ?

Neveux de Granny Kopeck, hein ? articula Gaston Ribot en abaissant le rebord de son feutre mou sur l'acier bleu de son regard. Une seule question : où trouve-t-il toutes les bananes pour vous nourrir ?
Gaston Ribot vit un poing grossir à une vitesse vertigineuse, puis, après un éclair rouge, il remarqua que le plancher montait vers lui à toute allure.

Bon, je crois que la leçon devrait suffire à Meussieu Ribot, qu'il a compris maintenant qui est le maître, de l'auteur ou du personnage, et qu'il va se mettre bien gentiment à faire son boulot de flic privé pour polar de grande série ou alors je lui mitonne une série d'aventures dont il gardera un souvenir cuisant.

A demi conscient, Gaston Ribot vit comme en songe les délicats "neveux" de Granny Kopeck faire tomber quelques liasses de billets de banque devant ses yeux tuméfiés et les entendit conclure :
- Tonton t'attend ce soir vingt-deux heures à son bureau avenue Marceau.
- C'est bon, gémit l'homme à terre. J'y serai.

Et voilà le travail. Voilà mon détective maté. Tout ce qu'il a gagné dans l'histoire, c'est un œil au beurre noir et l'envie de ne plus recommencer. Bon, j'ai encore une heure à écrire avant de regarder le dernier journal télévisé. Je vais m'offrir un petit scotch, ça me déliera les phalanges pour le deuxième chapitre.

La voiture bringuebalante de Ribot descendait l'avenue Marceau sous l'averse qui ne cessait pas.

Bon, là je laisse un trou ; je rajouterai plus tard une page ou deux de noctambules trempés et de néons se reflétant dans les flaques. Je dois pouvoir recopier ça texto dans un de mes vieux bouquins.

Arrivé place de l'Alma, il traversa la Seine et enfila l'avenue Bosquet.

Mais qu'est-ce qu'il a ? Il est fou ! Il a dépassé le bureau de Granny Kopeck... Qu'est-ce qui lui prend ?

Il coupa à gauche par la rue de Grenelle et s'arrêta au 18 du boulevard de la Tour-Maubourg. C'était un luxueux immeuble et le trench-coat râpé de Gaston Ribot contrastait étrangement avec les épais tapis et les appliques en cristal du large escalier de pierre. Arrivé au second étage, il sortit son révolver, le vérifia soigneusement et ouvrit sans bruit la lourde porte d'un appartement feutré. Il longea le corridor, se dirigea vers le rectangle de lumière d'une porte ouverte. Assis à son bureau, de dos, un homme tapait à la machine. A côté de lui, sur une table basse, étaient posés une bouteille de scotch et un verre vide. Le doigt de Gaston Ribot se crispa sur la détente.

 

Mesdames, messieurs, bonsoir. L'écrivain Laurent Bordereau a été assassiné cette nuit à son domicile parisien, boulevard de la Tour-Maubourg. Il a été atteint d'une balle dans la nuque. Après un examen minutieux des lieux, la police n'a retrouvé aucune trace matérielle du passage de l'assassin qui semble s'être volatilisé.

 

 
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